Extraits du texte original
À propos de ce livre
Pierre Loti, officier de marine et romancier français, accompagne en 1889 l’ambassade de France qui se rend de Tanger à Fès, auprès du sultan Moulay Hassan Ier. Il en tire Au Maroc, un récit aux descriptions somptueuses.
Son regard est celui d’un Européen de son temps, à la veille de la colonisation : il cherche un Orient immobile et ne comprend pas toujours ce qu’il voit. Nous avons choisi des pages où le Maroc est d’abord un paysage, et où son écriture est à son meilleur.
Les pages qui suivent
Trois passages : l’arrivée à Tanger, la plaine de Fès, et le soir sur les terrasses de la ville. Le signe […] marque une coupure.
Le texte est celui de l’édition originale, libre de droits, avec l’orthographe des noms de Loti (Fez, Mouley-Driss).
Tanger la Blanche
Des côtes sud de l’Espagne, d’Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit là-bas, sur l’autre rive de la mer, Tanger la Blanche.
Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine, posée comme en vedette sur la pointe la plus nord de l’Afrique ; en trois ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantité de touristes y viennent chaque hiver. Elle est très banalisée aujourd’hui, et le sultan du Maroc a pris le parti d’en faire le demi-abandon aux visiteurs étrangers, d’en détourner ses regards comme d’une ville infidèle.
Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour bâties à l’européenne dans des jardins ; un peu étrange encore cependant, et restée bien plus musulmane d’aspect que nos villes d’Algérie, avec ses murs d’une neigeuse blancheur, sa haute casbah crénelée, et ses minarets plaqués de vieilles faïences.
[…]
Deux gardes au service de notre ministre, Sélem et Kaddour, pareils à des figures bibliques dans leurs longs vêtements de laine flottante, nous attendent au débarcadère pour nous conduire à la légation de France.
Ils nous précèdent gravement, écartant de notre route, avec des bâtons, les innombrables petits ânes qui remplacent ici les camions et les chariots tout à fait inconnus. Par une sorte de voie étroite, nous montons à la ville, entre des rangées de murs crénelés, qui s’étagent en gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs, traînent sans bruit leurs babouches sur la poussière, avec une majestueuse insouciance, et, rien qu’à les voir marcher, on devine que les empressements de notre siècle n’ont pas prise sur eux.
La plaine de Fez
Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s’ouvre une fois de plus devant nous : une nouvelle mer d’herbages tout unie, une mer verte et jaune d’orges et de fenouils en fleur ; la plaine de Fez ! Au loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes blanches, tout étincelantes de neiges…
Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît…
Ce n’est d’abord qu’une ligne blanche, blanche comme la neige de l’Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose sans consistance : les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs blanchis à la chaux, qui amènent l’eau dans les jardins du sultan.
Puis, le même pan de montagne, s’écartant toujours, commence à nous découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c’est une surprise pour nous de voir Fez d’une teinte si sombre au milieu d’une plaine si verte, quand nous nous l’étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l’air étonnamment triste, il est vrai ; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a peine à croire que c’est bien là l’impénétrable ville sainte, et notre attente en est presque déçue… Pourtant, peu à peu, on se sent impressionné par le calme des alentours ; on a conscience qu’un sommeil étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n’a à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route ; rien que des sentiers d’herbes où passent lentement de silencieuses caravanes…
Le soir sur les terrasses
L’or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l’ombre de ses grandes montagnes ; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette, qui s’est élevée peu à peu comme une marée montante ; et Fez lointain ne se distingue presque plus. Seules, les neiges au sommet de l’Atlas conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement rose…
Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss.
[…]
Tout s’apaise, le soleil est couché. Une vapeur violette plus foncée accentue davantage le vide entre les terrasses ; elles semblent se séparer les unes des autres, s’éloigner de moi avec leurs groupes de femmes devenues immobiles… Un silence tombe sur la ville, après l’immense prière…
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